LES ANCIENS COURS D'EAU

 

Avant de devenir la mégapole que nous connaissons, il coulait à Paris plusieurs petits cours d'eau qui se jetaient dans la Seine. Peu à peu, compte tenu de l'augmentation de la population, ces rivières sont devenues de plus en plus impropres. A la fin c'étaient de véritables égouts à ciel ouvert qui coulaient entre les habitations. Certains ont été canalisés ou détournés mais tous ont fini recouverts par des rues, des parcs ou des bâtiments. Aujourd'hui la plupart sert d'égout souterrain.

Pour ce chapitre je m'appuierai sur d'anciens plans de Paris sachant que les plus vieux datent des années 1500 (l'imprimerie ayant été inventée peu de temps auparavant) ; certains sont antérieurs à cette date mais ont été faits a posteriori et contiennent des inexactitudes ou des oublis en ce qui concerne les ruisseaux. Le plan de Michel Huard (du site Atlas Historique de Paris) donne par exemple une vision des cours d'eau de la capitale en l'an 1000. On peut y apercevoir le ruisseau de Ménilmontant, le ruisseau de Montreuil, la Bièvre....

La petite rivière en bas à gauche n'apparaît pas sur les cartes du XVIème siècle, cependant on sait qu'elle fut canalisée auparavant pour alimenter les douves de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. On l'appelait alors la petite Seine et coulait à l'emplacement de l'actuelle rue Bonaparte (VIème arr.).

NB : la plupart des plans produits aux XVIème et XVIIème siècles étaient orientés vers l'est, et non vers le nord comme actuellement. Je les ai faits pivoter de 90° pour une compréhension plus aisée.

 

La Bièvre (ou ruisseau des Gobelins) :

La Bièvre est la dernière des petites rivières parisiennes encore visible, même si c'est au-delà du périphérique. Elle mesure 33 Km de long et prend sa source dans la forêt domaniale de Versailles, à Guyancourt (78). Elle traverse ensuite plusieurs communes des Yvelines (Buc, Les Loges-en-Josas, Jouy-en-Josas) puis de l'Essonne (Bièvres, Igny, Massy, Verrières-le-Buisson). A partir d'Antony (92) elle devient quasi-intégralement souterraine. Elle passe après par Fresnes (94), Bourg-la-Reine (92, ville connue pour son jeu de mot), L'Haÿ-les-Roses (94), Cachan, Arcueil, Gentilly et enfin par Paris (75).

Elle tire probablement son nom des castors qui la peuplait autrefois (biber en latin), plusieurs autres rivières françaises portent aussi ce nom. Quant à son surnom de ruisseau des Gobelins, il vient du teinturier Jehan Gobelin qui installa son atelier parisien au bord de la Bièvre au XVème siècle.

Avec une carte topographique, on voit clairement son parcours :

crédits : cartes-topographiques.fr


Elle entrait dans Paris au niveau du parc Kellermann (XIIIème), le bras « mort » (correspondant au cours d'origine) passait par la poterne des Peupliers (photo ci-dessous, cette porte dérobée est par ailleurs l'un des derniers vestiges de l'enceinte de Thiers) tandis que la bras « vif » arpentait l'actuelle rue de l'Interne Loeb puis la rue du Moulin des Prés, rue de Tolbiac, rue Bobillot, à l'est de la rue Vergniaud, rue Edmond Gondinet, rue de Croulebarbe et rue Berbier du Mets.

Après être passé rue des Peupliers, square de l'abbé Hénocque, rue de la Fontaine à Mulard, place de Rungis, rue Brillat-Savarin, rue Wurtz, ouest de la rue Vergniaud, rue Paul Gervais, square René Le Gall et rue Broca, le bras mort rejoignait le bras vif et ils finisaient leur course commune via le square Adanson (Vème) et rue Nicolas Houel. La confluence avec la Seine se trouvait entre le pont d'Austerlitz et le pont Charles de Gaulle.


crédits : parisrevolutionnaire.com


crédits : butteauxcailles.e-monsite.com

Peu à peu, la Bièvre devint un cloaque : tanneurs, teinturiers, abattoirs, hôpitaux y jetaient leurs déchets, entraînant des odeurs nauséabondes. Sa couverture fut pourtant tardive : au XXème siècle il subsistait encore de nombreuses portions à ciel ouvert, si bien que des photographes comme Charles Marville (1813-1879) ou Eugène Atget (1857-1927) ont pu l'immortaliser.


Tanneurs photographiés par Charles Marville

Aujourd'hui, il reste quelques traces de cette rivière dans Paris notamment grâce à des médaillons au sol indiquant « Ancien lit de la Bièvre – Bras vif » ou « Bras mort ». En proche banlieue, on peut noter que plusieurs communes du Val-de-Marne (94) aimeraient la faire réapparaître là où c'est possible, c'est la cas par exemple à Cachan (sous l'aqueduc du Loing et du Lunain) ou à Gentilly (allée René Cassin).


crédits : Ordifana, wikipedia.fr


crédits : Ordifana, wikipedia.fr


crédits : Ordifana, wikipedia.fr

 

Le ruisseau de Ménilmontant (ou le grand égout) :

Ce ruisseau ou « ru » était alimenté par des eaux venues de la colline de Belleville et probablement de la butte Montmartre. Comme vu en introduction, son tracé avant 1500 est assez hypothétique mais on peut supposer qu'il se jetait dans la Seine au niveau de l'actuel pont de l'Alma (VIIIème arr.). C'est aussi à cette période que des aménagements eurent lieu qui le transformèrent officiellement en égout à ciel ouvert, cf. le plan de Saint Victor ci-dessous (1550).

Voici les rues actuelles par lesquelles passait le cours d'eau : place de la République (Xème), rue du Château d'Eau, rue des Petites Ecuries, rue Richer (IXème), rue de Provence, rue Roquépine (VIIIème), rue de Penthièvre, rue du Colisée et rue Marbeuf pour se jeter enfin dans la Seine au niveau du Pont de l'Alma.

Avec l'extension de la ville et par soucis de salubrité, on commença à le recouvrir à partir de 1760. Quarante ans plus tard, il ne subsistait presque plus de sections à ciel ouvert. Dans le XXème arrondissement, près de la salle de concert la Bellevilloise, il existe de nos jours une rue qui s'appelle le passage du Ruisseau de Ménilmontant.


Les douves d'enceintes :

Pour se protéger des envahisseurs et taxer les marchandises entrant dans Paris, plusieurs enceintes ont été construites autour de la ville en constant agrandissement. Ces fortifications étaient souvent équipées de douves dont l'eau provenait soit de la Seine soit de ces anciens ruisseaux (Bièvre, ru de Ménilmontant...).

L'un des remparts les plus intéressants pour ce chapitre est celui de Charles V qui vécut de 1338 à 1380. Il fit bâtir une nouvelle enceinte rive droite, au-delà de celle de Philippe Auguste (1165-1223). Ses douves se remplissaient au niveau de l'actuel bassin de l'Arsenal (« La Tour de billy ») et se vidaient dans la Seine vers le pont du Carrousel au Louvre (la tour du bois). Il y avait plusieurs accès rive droite : porte Saint Antoine (Bastille), du Temple (République), Saint Martin, Saint Denis, Montmartre (placette Louvre-Montmartre) et Saint Honoré (vers la Comédie Française). Les voies actuelles qui les remplacent sont les boulevards Bourdon (IVème), Beaumarchais, des Filles du Calvaire, du Temple, place de la République, boulevards Saint Martin, Saint Denis, rues d'Aboukir/de Cléry/du Mail, place des Victoires, Jardins du Palais Royal, place du Carroussel (Ier).

Rive gauche, l'enceinte de Philippe Auguste n'a pas changé de tracé sous Charles V : elle allait toujours de la Tournelle (actuel Institut du Monde Arabe) à la Tour de Nelle (Académie Française). On pouvait entrer par différentes portes : Saint-Victor, Saint-Marceau, Saint-Jacques, Saint-Michel, Saint-Germain, de Buci... qui correspondent aux actuelles rues des Fossés Saint-Bernard (Vème), du Cardinal Lemoine, Thouin, de l'Estrapade, des Fossés Saint-Jacques, Malebranche, Monsieur le Prince (VIème), de l'Ancienne Comédie et Mazarine.


Plan de Braun et Hogenberg (1530)

Sous Louis XIII (1601-1643) l'enceinte de Charles V s'étira vers l'ouest, rive droite, passant par les actuels boulevards de Bonne Nouvelle, Poissonnière, Montmartre, des Italiens, des Capucines, de la Madeleine, rue Royale et place de la Concorde. Sur le plan ci-dessous de Matthäus Merian de 1615 on voit très bien en bleu en haut à gauche le ru de Ménilmontant, l'enceinte de Louis XIII et l'enceinte de Charles V. Le rempart de Philippe Auguste rive droite semble cependant avoir disparu.

Sur le plan de Boisseau de 1648, les remparts et les douves de l'enceinte de Charles V ont quant à eux disparus de la porte Saint Denis jusqu'au Louvre. Au siècle suivant, quasiment tous ces remparts et douves semblent avoir été remplacés par des promenades plantées, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui les Grands Boulevards.

 

L'ancien égout :

Sur les plans du début du XVIème siècle, il débutait vers l'église Saint Paul (IVème) et suivait l'actuelle rue de Turenne (et son fameux n° 74), en passant par la rue Béranger et la rue Notre-Dame de Nazareth. Ensuite il était enfoui par endroits mais en gros il passait boulevard de Sébastopol, rue Léopold Bellan (IIème) et rue Montmartre (la rue qui passe derrière les épaules de la dame en haut à gauche).

 

Sur le plan de Truchet et Hoyaux ci-dessous (vers 1552), il se prolonge au-delà de la porte Montmartre (en bas) jusqu'au ru de Ménilmontant (en haut) qui sert donc de collecteur.

En haut à gauche du document ci-dessus on voit aussi un bâtiment appelé la grange batelière. En plus d'une rue dans le IXème arrondissement, elle a aussi donné son nom à une rivière légendaire. Dans le film « La Grande Vadrouille » réalisé en 1966 par Gérard Oury, Louis de Funès et Bourvil s'échappent de l'opéra Garnier en barque par ce cours d'eau. Ce mythe d'une rivière sous l'académie nationale de musique, entretenu par Gaston Leroux et son roman « Le Fantôme de l'Opéra » (1910), vient du fait qu'il existe un grand réservoir sous l'édfice, qui sert principalement à le stabiliser. Par ailleurs on peut penser que le nom « batelière » dérive du mot « bateau » alors qu'en fait il vient plutôt de « bataille ».


© Studio Canal

Pour en revenir à l'ancien égout, on s'aperçoit que sur le plan de Quesnel de 1609 certaines sections ont été recouvertes, notamment celles au sud de la rue de Turenne (le long de la place des Vosges : "la place Royalle") ou celle rue Léopold Bellan ("rue du bout du monde"). Sur le plan de Boisseau de 1648, tout l'égout semble couvert, certaines rues portent même le nom de « rue des eigouts » (boulevard Sébastopol et sud de la rue de Turenne).

 

Le ruisseau de Montreuil (ou de la Pissotte) :

Il prenait sa source au nord de Montreuil (93), vers l'hôpital André Grégoire. Descendant en direction du sud, il rencontrait le ru Orgueilleux (prenant sa source à Bagnolet) au niveau de l'hôpital Béguin à Saint-Mandé (94), tout près de l'ancien hameau de la Pissotte qui lui a donné son deuxième nom.

Il passait ensuite par le lac de Saint-Mandé (XIIème), traversait l'actuelle avenue Daumesnil aux alentours de la station de métro Michel Bizot puis finissait dans un marécage près du palais omnisports de Bercy (AccorHotels Arena). Le ruisseau emprunte une petite vallée du XIIème arrondissement, appelée vallée de Fécamp, que l'on peut voir sur le plan de Roussel datant de 1731.

Sur le premier plan ci-dessous, 3 cours d'eau ont été représentés : le ru de Montreuil, le ru Orgueilleux et le ru de Rosny. Sur le deuxième (réalisé en 1735) on voit le tracé dans Paris, à l'ouest du lac de Saint-Mandé ("grand étang").

Dans le Paris actuel, son tracé corresponderait approximativement à ceci : rue de Montempoivre (XIIème), avenue du Général Michel Bizot, rue de Wattignies, rue Proudhon et rue de Bercy.

Le ruisseau disparait définitivement des cartes au milieu du XIXème siècle.

 

 

Liens, li1, links, linx...

- Atlas Historique de Paris : paris-atlas-historique.fr
- Des Ricochets sur les Pavés (travail culturel autour de la Bièvre) : des-ricochets-sur-les-paves.fr